Libertè! Egalitè! Fraternitè! Vinagrè!
Brasil — 23 Juin 2013

Rodrigo, un ami brésilien de Manaus, a récemment publié un récit de ses impressions sur les récentes protestations au Brésil. Il raconte :
« Je suis assis sur le trottoir, profitant de la fin d’une manifestation. La foule se disperse déjà, pleine de drapeaux du Brésil, en face du stade de la Coupe ici à Manaus.

La confusion a commencé. Il y a eu une réaction de masse de la foule criant « SEM VIOLÊNCIA » (« sans violence ») et s’asseyant au sol.
Un mec a sorti un spray et a commencé à pixar (le pixação est une forme de graffiti née au Brésil dans les années 1960) sur le viaduc mais il a dû s’arrêter, rejeté par les hués [des manifestants].
Quelqu’un a commencé à frapper sur les panneaux de zinc d’un chantier sur le chemin et a aussi été hué. Beaucoup de flics, mais ils n’ont eu aucun travail à faire. Je mens : ils ont secouru une fille qui se sentait mal, la portant dans leurs bras et faisant se déplacer toute l’escouade. Ils ont été applaudis.

À un moment où la marche se poursuivait en silence, un trombone doré et reluisant s’est soulevé, pointant vers le ciel et a chanté « páááárararararará », et le groupe autour de lui a entonné avec maîtrise une Marcinha de Carnaval (type de chanson jouée lors du carnaval) des plus belles, pour notre plus grand bonheur. »
« Des pancartes de toutes sortes. Beaucoup de pancartes. Les pancartes relataient la vérité, difficile de choisir une préférée :

- “Corrupção como crime hediondo” (« La corruption est un crime odieux »)
- “Libertè! Egalitè! Fraternitè! Vinagrè!” (« Liberté! Egalité! Fraternité! Vinaigre! », les manifestants utilisent le « vinagrè » pour apaiser les brulures aux yeux causées par le gaz lacrimogène ; certains sont fouillés et leur vinaigre leur est confisqué)
- “Saímos do Facebook” (« Nous sortons de Facebook », les manifestations sont organisées via Facebook)
- “Abaixo a PEC 37” (« À bas la PEC 37 », PEC pour « Proposta de Emenda Constitucional », proposition d’Amendement Constitutionnel)
- “Vai pra PEC que te pariu” (« Que la PEC aille se faire foutre », en référence à l’expression populaire “vai pra puta que te pariu”, littéralement « va voir la pute qui t’a mise au monde », qui signifie « va te faire foutre »)
- “Enfia esses 20 centavos no SUS” (« Donne ces 20 centimes au SUS », en référence à l’augmentation des tickets de bus dont les 20 centimes supplémentaires feraient mieux d’être donnés au “Sistema Único de Saúde”, le système de santé public du Brésil, qu’investis pour la Coupe du Monde 2014)
- “Chega de vandalismo, isso aqui não é GTA!”, (« Stop au vandalisme, on est pas dans GTA ! »)

Mais ce qui m’a vraiment frappé, c’est l’hymne. Une voiture accompagnait la foule et lançait l’Hymne National, à l’immense joie des manifestants. Je n’ai même pas pu tout chanter. Ça a été un moment exceptionnel. Et il y avait une sacrée accentuation au moment de chanter le vers “verás que um filho teu não foge à luta” (« tu verras que ton fils ne fuit pas la lutte »).

Je me suis demandé : au moment de la création de l’hymne, de la création des lois [du Brésil]... il y a des gens qui ont beaucoup donné d’eux-mêmes. Difficile de croire que ceux-là étaient meilleurs que les gens d’aujourd’hui, et s’ils ne l’étaient pas, ils ont bien caché leur jeu.

Et ce qui est fou dans tout ça c’est le RÉSULTAT, la réduction du prix du titre de transport dans beaucoup d’endroits. Ce n’est pas juste « mignon ». Il y a un vrai résultat.

Mais le plus fou dans tout ça, c’est de découvrir un Brésil que je ne connaissais pas, que – allons-y – personne ne connaissait. Ça fait toute la différence. Oui ! Vraiment. Ça fait longtemps que j’ai envie changer le monde, mais cela faisait longtemps que n’avais pas vu autant de soutien héhé. Si bien que j’ai failli ne pas venir. Je me suis forcé et je suis venu. J’y suis allé, pensant aux interventions de police dans les autres villes.

Dans une manifestation, il peut y avoir un conflit et je peux mourir, mais si je n’y participe pas, je ne suis pas vivant. »

Photos Peter Vilanova
Traduit du portugais par Adrien Felsmann.
Rafinha Bastos, comédien Brésilien, dans un sketch à propos du « vinagrè » :

« Ils ont étés arrêtés en possession de vinaigre ? Mais c’est absurde ! S’ils avaient eu une arme encore, ok. Mais qu’est-ce qu’ils pourraient faire de mal avec du vinaigre ?
‘Donne-moi ton fric ou j’assaisonne ta salade !’ ».

Par la suite, Rodrigo m'explique :
« La raison des manifestations est une drôle d’histoire. Tout a commencé avec l’augmentation des tickets de bus. Les gens ont protesté et les prix des titres de transport ont été réduits dans plusieurs villes. Ces protestations ont été majoritairement pacifiques et rarement violentes. Et bien sûr, elles se sont répandues dans tout le Brésil, toujours organisées depuis Facebook.

Ensuite, au-delà du prix des transports, les gens ont commencé à se plaindre de la Coupe du Monde [en 2014 au Brésil] qui est la plus chère de l’Histoire avec 30 milliards de reais (environ 10 milliards d’euros), sans aucun doute à cause de la corruption. Les manifestants ont commencé à protester contre la corruption et de nouveaux thèmes tels que le salaire minimum des professeurs, le mauvais système de santé, etc.

À ce moment-là, les groupes qui avaient initié les protestations ont décidés de se retirer, voyant que d’autres groupes avec des objectifs totalement différents profitaient de la situation. Ça a pris un tournant très sinistre.
Le gouvernement actuel est de gauche, c’est Dilma (l’actuelle Présidente du Brésil), du même parti que Lula qui était le Président précédent. Les manifestations du début étaient issues de groupes de gauche qui luttaient pour la réduction du prix du bus. Mais après, alors que tout le monde commençait à réclamer quelque chose de différent, des gens de droite ont commencé à profiter de la situation et à faire eux aussi des réclamations au gouvernement.

Et maintenant, il y a beaucoup de choses étranges dans les manifestations. Je ne peux pas vraiment l’expliquer. J’ai lu à ce sujet, mais c’est comme si les manifestations étaient manipulés. Parmi les choses étranges, il y a des groupes qui ont mis le feu à des matelas dans la rue. Mais ce sont des groupes qui ne font pas partie du mouvement initial. C’est comme s’ils essayaient de créer un sentiment de confusion, pour donner l’impression que les protestations n’ont pas de fond et que les manifestations sont violentes. »
Ces événements me font penser à « Bahia de Tous les Saints », très bon livre de Jorge Amado publié en 1938. À la fin de l’ouvrage, l’auteur Brésilien raconte une grève, phénomène qui semble très peu répandu au Brésil à cette époque (notamment pour les noirs, descendants d’esclaves nés sur le continent). La protestation, d’abord menée par les employés du tramway qui demandent une augmentation de salaire, est ralliée par tous les ouvriers de la ville qui s’engagent dans une lutte sociale solidaire. Les chômeurs sont engagés à prix d’or pour tenter d’enrayer la grève qui se termine pourtant sur la victoire complète des grévistes grâce à l’intervention de héros populaires.

« Les travailleurs sont esclaves, mais ils luttent pour se libérer. Le samba (chanson écrite en l’honneur de la grève) a raison de dire :

Les usines
S’arrêtèrent quelque temps
Jusqu’à ce que les travailleurs
Aient remporté la victoire.
Maintenant la joie est générale
Vive les ouvriers de notre Bahia. »
Les « phénomènes étranges » dont parle Rodrigo ont créé des rumeurs de volonté de mise en place d'un coup d'État.
La sociologue Marília Moschkovich donne quelques éléments de réflexion à ce sujet dans son article « Que golpe? » (« Quel coup ? », article en portugais). On y apprend plus au sujet de la structure du pouvoir politico-économique au Brésil.